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Les cyberharceleurs sont pris à leur propre piège

Les cyberharceleurs sont pris à leur propre piège

Pour faire enfin changer la honte de camp, les victimes n’hésitent plus à exposer en ligne les auteurs de violences sexistes et sexuelles.

Sur la toile comme sur les applications de rencontres, les témoignages de femmes ayant reçu des photos de phallus non sollicitées ou des «Salut beauté!» hasardeux ne manquent pas.

«Parce que la honte doit changer de camp», comme on peut le lire dans la bio du compte Twitter Balance ta dick pic, certaines pages révèlent désormais publiquement l’identité des harceleurs. Captures d’écran d’agresseurs pris la main dans le sac -sinon ailleurs- à l’appui, elles entendent ainsi exposer des individus passant trop souvent au travers des mailles de la justice.

Quant aux violences qui ont lieu IRL, elles n’échappent pas non plus aux dénonciations virtuelles. Plusieurs vidéos d’agresseurs s’exhibant dans le métro ont fait surface sur le web et ont permis d’appréhender des suspects, à l’instar du tristement célèbre «homme à la couronne» qui sévissait depuis plusieurs années à Paris.

Quasi-impunité

Le métro, les bus et la rue sont déjà connus pour être les terrains privilégiés des agressions commises contre les femmes. Mais si une proportion écrasante des signalements a été enregistrée dans les transports en commun, 100% des usagères ayant déclaré y avoir vécu une agression sexuelle ou du harcèlement au moins une fois dans leur vie, le web n’est pas en reste.

Agresseurs sexuels et harceleurs semblent avoir trouvé en internet un nouvel espace de prédation. Sur les sites de rencontres, les propos à caractère sexuel et les sollicitations répétées occupent les deux premières marches du podium du harcèlement virtuel. Quant à l’envoi non consenti de photos à caractère sexuel, plus communément connues sous le nom de dick pics, près de 42% des femmes disent en avoir été victimes.

Le flou juridique autour du cyberharcèlement et des agressions virtuelles n’arrange en rien les choses. Car si la loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes a permis de placer dans le débat public la dimension spécifique du cyberharcèlement en meute, «il n’existe pas de délit spécifique en soi», précise Ketsia Mutombo, cofondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement.

Juridiquement, lorsque l’on tente de prouver ce type d’agissements en ligne, il faut mobiliser toute une palette d’infractions pénales déjà existantes, selon les circonstances du délit commis: atteinte à la vie privée, atteinte à la pudeur, exhibition sexuelle, usurpation d’identité, incitation au viol ou à la violence…

Suzanne Vergnolle, juriste spécialiste du droit numérique, rappelle qu’en cas de harcèlement en ligne, c’est l’article 222-33-2-2 du code pénal sur le harcèlement qui s’applique. Hors internet, il est puni d’un an d’emprisonnement et de 15.000 euros d’amende. Mais puisque sa forme virtuelle laisse des traces, la peine peut grimper jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30.000 euros d’amende.

Pour ce qui est des photos à caractère sexuel, les victimes peuvent invoquer l’exhibitionnisme, le harcèlement sexuel, la diffusion de messages contraires à la décence, voire la corruption de mineur, si elles ont moins de 18 ans.

Le fait que ces agressions aient lieu dans un espace virtuel ne les rend pas moins répréhensibles et n’adoucit pas leur impact sur les victimes. La plupart d’entre elles souffrent pourtant d’un manque de considération.

Malgré le sérieux des atteintes et malgré les sanctions prévues par la loi, l’opinion publique tarde à prendre sérieusement en compte la gravité de ces infractions -en témoignent les euphémismes «frotteurs» et «dragueurs lourds» utilisés pour désigner leurs auteurs.

«Pour qu’il y ait des condamnations, il faut qu’il y ait des plaintes. Or la lourdeur des procédures, l’impact psychologique du harcèlement et la difficulté d’apporter des preuves font qu’elles ne se sentent pas protégées par le système judiciaire», déplore Suzanne Vergnolle, qui parle d’une «position peu protectrice des victimes».

Faute de mieux

Lorsqu’une victime porte plainte -quand en moyenne, neuf n’osent pas franchir le pas-, les réponses ne sont pas toujours à la hauteur. Certaines tentent alors d’organiser une riposte sur les réseaux sociaux.

Dans la lignée de #BalanceTonPorc, les comptes Twitter et Instagram dénonçant les auteurs d’agressions se multiplient. Balance ta dick pic centralise les photos reçues sans consentement et invite les victimes à signaler les propriétaires des images indésirables.

Sur Instagram, d’autres comptes, comme Pourquoi tu forces? ou Personnes Racisées Vs Grindr, récoltent les captures d’écran de messages racistes ou de harcèlement sexuel, sans toutefois aller jusqu’à révéler l’identité de leurs auteurs.

«Les victimes en arrivent là car les violences qu’elles subissent ne sont pas prises au sérieux. C’est dommage qu’elles ne puissent pas s’en remettre aux forces de l’ordre et au système judiciaire pour faire avancer leur situation», regrette Ketsia Mutombo.

Un type d’initiatives critiqué car «ces comptes participent à favoriser une condamnation sociale d’actes qui, même s’ils sont judiciairement condamnés, n’engendrent pas énormément d’actions», enchaîne-t-elle.

Lorsque les agressions n’ont pas lieu sur la toile, leur dénonciation virtuelle permet parfois d’accélérer les procédures judiciaires ou d’aiguiller les victimes. En filmant les hommes qui se masturbaient devant elles dans le métro et en postant les vidéos, Safiétou et Adélaïde ont pu faire arrêter leurs agresseurs respectifs, quelques jours seulement après les faits.

Pour Ketsia Mutombo, puisque les violences sexistes et sexuelles ne sont pas encore parfaitement prises en compte dans le droit français, leur médiatisation permet de rendre la parole féministe plus visible.

Cela a récemment été le cas avec le «harceleur à la couronne Burger King» qui sévissait dans les transports parisiens. «Ça faisait des mois que cet homme avait été signalé à la RATP. C’est la médiatisation de ses violences qui a permis à la Mairie de Paris qui l’engageait de le dénoncer auprès du procureur de la République et d’enclencher des procédures», relève la cofondatrice de Féministes contre le cyberharcèlement.

«Justice populaire»

Des démarches à leur tour ciblées car elles pourraient tomber sous le coup d’accusations d’atteinte à la vie privée et de «harcèlement inversé» . Mais qu’en est-il vraiment, d’un point de vue juridique? «La justice est encore à la ramasse en matière de cyberviolences, donc on n’a pas encore vu de procédures contre ces comptes-là. Mais en général, quand les femmes se retournent contre des violences patriarcales, ça leur coûte malheureusement très cher», note Ketsia Mutombo, qui évoque également l’hostilité des magistrats pour ce genre de médiatisation, souvent vue comme l’expression d’une «justice populaire».

Pour Suzanne Vergnolle, «c’est du cas par cas», et tout dépend du caractère privé ou public des contenus exposés: «Les conversations privées sont protégées par le secret des correspondances, sauf lorsque l’on exerce son droit à la preuve lors d’un procès. Mais si les contenus sont déjà publics, comme sur un fil Twitter, il y a moins de risques de poursuites.»

Quant aux agresseurs présumés qui parlent de harcèlement à leur encontre, Ketsia Mutombo est sans appel: «C’est classique. Dans tous les systèmes d’oppression, les dominants aiment rarement que l’on s’approprie leurs outils. C’est une stratégie de culpabilisation des victimes. Ils invoquent une empathie qu’ils leur refusent eux-mêmes.» Suzanne Vergnolle souligne quant à elle un potentiel effet Streisand peu favorable aux harceleurs qui décideraient d’agir contre ces initiatives.

Que faire si vous êtes victime?

En cas de cyberharcèlement, Ketsia Mutombo nuance: «Je ne conseille pas d’emblée d’engager des poursuites, car tant qu’il n’y a pas une meilleure connaissance des cyberviolences, il y a des risques de revictimisation.»

Si vous décidez de passer le cap, la militante conseille de commencer par réunir des preuves: sauvegardez les URL des pages incriminées, faites des captures d’écran, signalez les contenus condamnables et tournez-vous vers des plateformes de soutien dédiées.

Il peut être difficile d’entamer des procédures judiciaires après une cyber-agression. Si la victime est mineure, «il faut créer un climat de confiance pour libérer la parole et agir juridiquement si besoin, insiste Suzanne Vergnolle. S’il s’agit d’un adulte, il faut porter plainte et se tourner vers des groupes d’écoute.»

Pour les témoins de harcèlement en ligne, l’association Féministes contre le cyberharcèlement préconise de solliciter la victime en privé, pour ne pas lui porter préjudice: «Mieux vaut ne pas mentionner directement un contenu violent sur les réseaux sociaux, pour ne pas favoriser son référencement, recommande-t-elle. On peut au contraire en faire une capture d’écran, en parler de façon détournée et faire monter des contenus positifs pour isoler les messages problématiques.»

Korii slate.fr

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